Pour les experts de l’analyse sociopolitique du Conseil privé de la reine d’Angleterre pour le Canada,
le
Moulin à paroles apparaîtra insignifiant. Un mini Woodstock patriotique sans importance.
250 ans aujourd’hui après la victoire des Anglais.
S’il y avait eu 30 000 personnes sur les Plaines d’Abraham, là, Ottawa aurait nourri de concrètes appréhensions.
Et ordonné peut-être un nouveau programme de commandites… «Il vont bien finir par tous l’aimer le Canada…»
Mais trois milles personnes, attentives, recueillies dans la lecture de textes historiques,
le
«cœur au poing comme un faucon aveugle», comme dans le poème d’Anne Hébert,
ça, ça n’a rien de bien énervant pour les puissants fonctionnaires fédéraux.
Mais ce petit
Moulin à paroles leur apprend tout de même une chose: le feu couve toujours...,
ce rêve d’indépendance n’est pas encore mort. Un pissenlit «cœur de lion», increvable.
Ce n’est évidemment pas le prélude à une autre révolution tranquille, ce moulin.
Trois milles personnes, c’est bien peu sur l’audimat politique, presque rien,
mais une mouche empêche le géant de dormir…
Ce petit moulin est donc, selon moi, un succès bien plus grand qu’il n’y paraît.
«Un monde anglais s’est refermé sur les Canadiens, sans pour autant qu’il se fonde en eux»…
Des mots de l’expert de la Conquête, Guy Frégault, écrits en 1955, qui reprenaient tout leur sens, samedi.
Mettons de côté préjugés et partisannerie, ce sacré Moulin à paroles nous en a mis plein la gueule.
Un magistral rappel de l'histoire, sous l'angle des efforts patriotiques, agrémenté de poésie, de théâtre, de chansons.
«Je murmure le nom de mon pays», ce beau texte de Jean-Guy Pilon, par exemple.
Ou cet extrait des Belles-sœurs qui nous rappelait les esclaves qu’ont été jadis nos mères et nos grands-mères.
Gauvreau, Nelligan, Aquin, Miron et la
«liberté criée dans les débris d’embâcle», le
Speak White de Michèle Lalonde, toujours d’actualité.
Oui, bien sûr, le Manifeste du FLQ plus innofensif aujourd’hui que cettre Lettre de Bourgault au PQ de Lévesque,
ce PQ qui préfère la «sécurité» et l’option à huis clos... Patrick Bourgeois l'adressait à Pauline Marois.
Quand Bernard Landry est monté sur la scène, il a été longuement applaudi.
Et cela l’a quelque peu surpris; le vieux lion a souri avant de lire la lettre testamentaire de De Lorimier, comme si c’était la sienne…
Je ne crois pas, enfin je ne crois plus vraiment, que le vent aura tout emporté lundi…
Ce moulin m’a rappelé la semaine de la contre-culture de 1974, c’était il y a longtemps, j’y étais et je m’en souviens encore.
Et puis, une dernière chose : le respect que la petite foule montrait envers l’histoire, la poésie et les discours d’antan,
exemplairement silencieuse, même au cours des passages les plus arides,
cette petite foule de curieux et de fervents, de voisins, d’amis, n’était pas un ramassis de partisans politiques;
des jeunes, des vieux, des plus vieux encore, émus parfois.
Et j’ai pensé à ceux qui aiment aussi sincèrement le Canada.
Et qui rageaient, samedi, en croisant sur les plaines, ceux qui portaient une fleur de lys, un drapeau…
«Les tabarnaks… Y sont contents les tabarnaks»
Mais pourraient-ils en faire autant que les «tabarnak»?
Aimer le Canada avec autant de passion, dans des mots qui touchent au coeur, pas au portefeuille?
En fait, je me demande s’il n'y a jamais eu de poètes fous d'amour pour le Canada.
Comme Gaston Miron, par exemple.